Introduction : Croire ce que l’on Voit ?
L’adage “Je ne crois que ce que je vois” a régi notre rapport à la vérité depuis l’invention de la photographie. Une vidéo était une preuve irréfutable. Avec l’arrivée des Deepfakes (vidéos truquées par intelligence artificielle où l’on peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui), cette certitude s’effondre. Nous sommes entrés dans l’ère de la “Post-Vérité Synthétique”.
L’artiste activiste Bill Posters (Barney Francis), en collaboration avec Daniel Howe, a décidé de ne pas subir cette technologie, mais de l’utiliser pour alerter le public. Leur projet Spectre a fait le tour du monde en piégeant les réseaux sociaux avec leurs propres armes.
1. Étude de Cas : Spectre (2019)
En juin 2019, une vidéo de Mark Zuckerberg (le PDG de Facebook/Meta) apparaît sur Instagram. Il est assis à son bureau, face caméra, et déclare calmement : “Imaginez un instant : un homme qui a le contrôle total des données volées de milliards de personnes… qui possède leurs secrets, leurs vies, leur avenir. Je dois tout à Spectre.”
Le choc est mondial. Zuckerberg avouant être un maître chanteur maléfique ? Bien sûr, c’était un faux. Bill Posters a utilisé un algorithme de Deepfake (Canny AI) pour remplacer la bouche et la voix de Zuckerberg sur une vraie interview existante. Le résultat était imparfait mais suffisamment réaliste pour semer le doute pendant quelques secondes cruciales.
L’ironie suprême : Facebook a refusé de supprimer la vidéo, au nom de la liberté d’expression artistique, se retrouvant piégé par ses propres règles laxistes sur la désinformation.
2. L’Art comme Virus Médiatique
Bill Posters ne fait pas de l’art pour les musées, il fait de l’art pour le feed Instagram. Son œuvre est conçue pour devenir virale. Il utilise la mécanique de propagation des Fake News (le scandale, la célébrité) pour diffuser un message critique sur le pouvoir des Big Tech.
Il a aussi créé des Deepfakes de Kim Kardashian, Donald Trump et Morgan Freeman. Chaque personnage incarne un archétype de pouvoir (l’Influence, la Politique, la Confiance). En leur faisant dire des absurdités, il révèle la fragilité de notre confiance en l’image publique.
3. Démocratiser le Mensonge
Avant, truquer une vidéo demandait un studio d’effets spéciaux hollywoodien (ILM, Weta). Aujourd’hui, un ado avec un PC de gaming peut le faire. C’est la démocratisation de la manipulation.
Bill Posters nous avertit : si tout le monde peut fabriquer sa vérité, alors la vérité commune disparaît. L’art du Deepfake nous force à développer une nouvelle forme d’alphabétisation médiatique (media literacy). Nous ne pouvons plus être des spectateurs passifs ; nous devons devenir des enquêteurs de l’image, vérifiant les sources, les mouvements des lèvres, les incohérences.
Conclusion : L’Immunité Collective
Le projet Spectre agit comme un vaccin. En nous exposant à une petite dose de mensonge évident (Zuckerberg en méchant de James Bond), il stimule notre système immunitaire critique. L’art devient ici un service d’utilité publique : il nous apprend à douter pour mieux nous protéger.